Pollution lumineuse : un pas de plus vers le recul.

Progression mondiale des initiatives en faveur de la préservation de l'environnement nocturne. Earth at Night Image Credit : NASA, NOAA (...) Voir descriptif détaillé

Pollution lumineuse : un pas de plus vers le recul.

Progression mondiale des initiatives en faveur de la préservation de l'environnement nocturne. Earth at Night Image Credit : NASA, NOAA (...) Voir descriptif détaillé

Heureux paradoxe : pendant que l’influence de l’éclairage urbain se fait toujours plus prégnante sur l’environnement nocturne et la surconsommation d’énergie, et alors même que le nombre de points lumineux a augmenté en France de 30 % sur 10 ans pour atteindre près de neuf millions [1], plusieurs initiatives sérieuses ont vu le jour pour protéger la nuit. Tour du monde des raisons d’espérer...

Un problème à gérer

La pollution lumineuse, phénomène désormais bien connu, désigne la dégradation de l’environnement nocturne par émission de lumière artificielle, entrainant des impacts importants sur les écosystèmes et sur la santé humaine [2], suite à la disparition de la nuit noire. On lui prête à juste titre des inconvénients majeurs, liés à ses impacts sur la faune et la flore, le gaspillage d’énergie et la dilution de la luminosité naturelle de la voute céleste dans un halo orangé rendant impossible son observation.

Au début des années 70, les astronomes professionnels tirent la sonnette d’alarme, inquiets de voir les observatoires proches des villes se faire engloutir par les halos de lumière parasite naissants.

Prise de conscience internationale

Dès 1980, l’Union Astronomique Internationale (IAU) et la Commission Internationale de l’Éclairage combinent leurs efforts pour déterminer l’origine des photons envahissants les systèmes optiques des télescopes, établissant ainsi la relation directe avec les éclairages urbains. [3]

En 1984, l’Académie des Sciences produit pour la France un rapport sur la protection des observatoires astronomiques professionnels.

En 1988, plusieurs pays se regroupent pour fonder l’International Dark-Sky Association (IDA), dont la mission est de préserver et protéger l’environnement nocturne et le patrimoine que constitue le ciel étoilé par un éclairage extérieur de qualité. L’IDA compte aujourd’hui 10.000 membres et 450 organismes répartis dans 70 pays. [4]

En France, en 1993, plusieurs astronomes amateurs, réunis en associations, signent la première charte pour la préservation de l’environnement nocturne, dans le cadre de l’objectif global énoncé pour le droit des générations futures de la Fondation Cousteau. S’en suivra en 1995 la création du Comité de Protection du Ciel Nocturne, devenu depuis l’ANPCEN (Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturnes), acteur majeur œuvrant du terrain jusqu’aux plus hautes instances aujourd’hui.

Des mesures concrètes

Première à légiférer en Europe, la République Tchèque, dont le gouvernement de Prague vote une loi qui réglemente désormais l’éclairage extérieur :
"Depuis le samedi 1er juin 2002, cette loi est entrée en application et stipule que tout éclairage extérieur doit être pourvu d’une coiffe empêchant la diffusion du flux lumineux vers le ciel et que l’intensité lumineuse doit être réduite de 30 % après minuit.
Par ailleurs, les bâtiments publics doivent être éclairés non pas du sol, mais depuis le haut des édifices. Si cela n’est pas possible, leur sommet doit rester dans l’ombre afin de pallier tout risque de débordement sur la voute céleste.
Ainsi, depuis le 1er juin, tout dispositif d’éclairage extérieur vendu doit faire mention de l’absence de pollution lumineuse. Quant aux anciens éclairages déjà en place, ils seront remplacés progressivement à mesure de leur vieillissement
." [5]

L’Italie, entraînée par les régions de la Lombardie et du Lazio, très actives en terme de réduction des nuisances lumineuses, se dote d’une série de normes, dont voici peut-être la plus symbolique : « L’objectif de la norme UNI 10819 est de protéger les observatoires d’astronomie professionnels et amateurs, en interdisant ou limitant l’utilisation de l’éclairage dans un rayon de 25 km pour les premiers et de 10 km pour les seconds. Pour les observatoires professionnels ; les faisceaux lumineux fixes ou circulaires sont interdits dans un rayon de un kilomètre s’ils émettent de la lumière vers le haut ou qui puissent être réfléchis vers le ciel. Pour cette raison les luminaires actuels devront être substitués ou bien dotés de caches ou orientés à au moins 90 degrés de l’observatoire ». [6]

Le gouvernement du Chili crée en 1999 une norme d’émission pour la

régulation de la pollution lumineuse, protégeant entre autre les régions au nord du pays, dont le désert d’Atacama et son célèbre « Very Large Telescope » de l’Observatoire Européen Austral (ESO). [7] Pour appuyer cette décision, un Bureau de Protection de la Qualité du Ciel (Officina para la Protección de la Calidad del Cielo – OPCC) est créé en 2000.

En Angleterre, dans le comté de l’Essex, Mr. Rodney Bass, membre de la commission Voirie et Transport, a annoncé dans un communiqué officiel du 14 juillet 2006 que l’éclairage public sera dorénavant éteint entre minuit et 5h du matin dans des « zones appropriées ». Cette mesure concernait alors 120.000 points lumineux, pour une réduction des émissions de CO2 de 19.000 tonnes par an !

En plusieurs endroits de la planète, la réflexion est soutenue et les actions se multiplient, de l’échelon local à la dimension internationale.

Réserves étoilées et Patrimoine Mondial

La lutte contre la disparition du ciel noir va être, de surcroît, appuyé par une mesure emblématique de l’UNESCO, qui reconnaît officiellement, en 1992, la voute céleste nocturne comme faisant partie du Patrimoine Mondial, à protéger et à transmettre aux générations futures. [8]

Dès 1991, la Société Royale d’Astronomie du Canada débute un programme de soutien à la mise en place de « réserves de ciel étoilé », dont 6 sont reconnues par la SRAC en 2006.

En 2007, les participants à la Conférence Internationale pour la défense de la Qualité du Ciel Nocturne et le Droit d’Observer les Étoiles, dont l’UNESCO, l’Union Astronomique Internationale, le Conseil de l’Europe et la Commission Européenne, dévoilent à La Palma la Déclaration Pour la Défense du Ciel Nocturne et le Droit à la Lumière des Etoiles. (Déclaration de La Palma) [9]

La même année, au Québec, l’International Dark Sky Association (IDA)

récompense la région du Mont-Mégantic et son observatoire, l’Astrolab, en reconnaissant la première Réserve Internationale de Ciel Étoilé (IDSR, International Dark Sky Reserve), d’une superficie de 5500 km2 et d’un rayon de 50 km. Un travail de sensibilisation et de remplacement de lampadaires démarré en 2003 par la FAAQ (Fédération des Astronomes Amateurs du Quebec) auprès des 34 communes du Parc National, réduit ainsi la pollution lumineuse de 25 %. Une initiative pilote, qui va donner des idées aux toulousains. [10]

Et la France ?

Notre pays n’est pas en reste.
Inspiré par l’expérience québécoise et soutenu par l’association PIRENE, un projet de création d’une Réserve Internationale de Ciel Étoilé (IDSR) autour du Pic du Midi et de son observatoire est à l’étude.
Une « zone cœur » de 600 km2 a été définie, et le projet repose sur l’engagement de trois territoires regroupant 251 communes. Le dossier est d’ores et déjà soumis à l’IDA.

Ailleurs sur le territoire national, la cause du ciel noir est relayée et soutenue activement par l’ANPCEN, qui totalise à ce jour 216 communes labellisées « Villes et villages étoilés ». Ce concours national récompense par un nombre d’étoiles pouvant aller jusqu’à cinq les efforts des 400.000 habitants désormais engagés dans la préservation de la qualité de leur nuit.
La plupart de ces villes et villages ont d’ailleurs signé la Charte de l’association pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes.

Le « Jour de la Nuit », action de sensibilisation portée à l’échelon national par 23 partenaires, dont l’ANPCEN, l’Association Française d’Astronomie (AFA) et la Fédération des Parcs Naturels Régionaux de France, fêtera le 12 octobre 2013 sa quatrième édition.

Une législation pour l’avenir

Selon Héloïse Granier [11], « Avant 2009 l’éclairage public ne faisait l’objet d’aucune réglementation, si ce n’est de normes françaises ou européennes. C’est à partir du Grenelle de l’environnement que plusieurs projets d’articles ont vu le jour. La loi Grenelle 1, tout d’abord, énonce la pluralité des enjeux des nuisances lumineuses. Elle est suivi de la loi Grenelle 2 qui est désormais traduite notamment à travers le décret du 12 juillet 2011, qui prévoit désormais des dispositions générales pour la prévention des nuisances lumineuses et celui du 30 janvier 2012 relatif aux enseignes lumineuses mis en application à partir du 1er juillet 2012, en référence aux articles L583-1 à L583-4 (nuisances lumineuses) et L581-1 à L581-45 (enseignes et pré-enseignes) du code de l’environnement. »

L’exemple du Quercy

Grâce aux observations des satellites DMSP réalisées en 1996-97, Pierantonio Cinzano et Fabio Falchi développent une méthode pour étudier à l’échelle mondiale l’évolution de la pollution lumineuse et ses effets. Leur travail consiste à établir le rapport entre luminosité naturelle et artificielle du ciel nocturne.
Sur l’Europe de l’ouest, le bilan est désastreux…

Mais en détaillant les résultats sur le territoire français, un triangle à la luminosité apparemment excellente se distingue.

Mais à quelle région correspond-il ?

Juillet 2002, publication par Ciel et Espace de la superposition des travaux de Cinzano et Falchi sur une carte de France IGN.

Coup de tonnerre pour les astronomes du Lot, un « Triangle Noir » serait situé entre Figeac à l’est, Rocamadour au nord et Cahors au sud-ouest, correspondant au cœur du territoire du Parc Naturel Régional des Causses du Quercy.
Cette zone sans éclairage, à la biodiversité riche et surveillée, serait par conséquent promise à un bel avenir.

Licorness – association toulousaine qui a développé un modèle de simulation de la pollution lumineuse et l’a testé sur l’ensemble des territoires de Parcs naturels régionaux - prend alors en main la cartographie de la pollution lumineuse de ce coin de ciel, la confiant à Michel Bonavitacola.

Au regard de son étude, il apparaît qu’il ne s’agit plus d’un triangle noir, mais de certaines zones épargnées par la lumière au cœur du Parc naturel.

Malgré tout, appropriée par les habitants et les acteurs locaux de l’environnement, de l’astronomie et du tourisme, cette appellation demeure, un brin mystérieuse et suscitant la curiosité…

Des résultats encourageants

D’une manière tout à fait remarquable, grâce au travail de sensibilisation effectué depuis 2002 par les intervenants du PNR des Causses du Quercy et les associations locales, les habitants et leurs élus ont pris fait et cause pour la préservation de la qualité de leur nuit noire.

En 2011, les 96 communes du Parc ont adopté sa nouvelle Charte, qui comprend un volet sur le respect de mesures veillant à contrôler l’expansion de la pollution lumineuse sur son territoire. [12]

Le département du Lot compte, à l’heure où nous écrivons, 9 communes signataires de la Charte ANPCEN, dont 7 communes labellisées « Villes et Villages étoilés ». [13]

Saluons les représentants et les habitants de ces communes qui s’engagent à éteindre tout ou partie de leurs éclairages en pleine nuit, aux heures où les rues sont désertes...

Le résultat le plus marquant, en plus de la réduction immédiate et importante de la facture énergétique des communes qui pratiquent ces extinctions nocturnes, c’est que la zone sans pollution lumineuse augmente très significativement en deuxième partie de nuit, offrant la manifestation la plus visible de l’efficacité de l’engagement de tous, telle que révélée par ces deux images issues d’une étude commandée par le PNR des Causses du Quercy à l’association Licorness.

Analyse du ciel lotois avant et après 1 heure du matin.

A la vue de ces résultats réjouissants, on ne peut qu’espérer voir le nombre de communes engagées augmenter, dans le Lot comme partout ailleurs sur Terre.

Une idée qui fait son chemin

Les enjeux de la lutte contre la pollution lumineuse rejoignant l’actuelle question de la transition énergétique, la cause est de plus en plus relayée par les médias. [14]

Cerise sur 6 ans d’efforts, le Groupe de Travail néozélandais pour le Ciel Étoilé, présidé par Margaret Austin, voit le bassin de Mackenzie reconnu comme International Dark Sky Reserve (IDSR), lors de la 3e Conférence Internationale du Ciel Etoilé, qui s’est tenu du 10 au 13 juin 2012 à Tekapo.

« Couvrant les Alpes du Sud sur plus de 4 300 km2, entre le Parc National d’Aoraki, le Mont Cook et le bassin voisin de Mackenzie, la Réserve Internationale de Ciel Etoilé d’Aoraki-Mackenzie constitue la plus grande réserve de ciel nocturne au monde et la première dans l’hémisphère sud. Elle est également la première à obtenir la récompense ultime dans sa catégorie, soit la » médaille d’or « des ciels étoilés, qui atteste de la qualité exceptionnelle de ses cieux clairs et épargnés par la pollution lumineuse » [15]

Le constat est clair et motivant. L’adhésion d’un grand nombre de personnes et de structures, ainsi qu’une portée nationale et mondiale, naturellement justifiée par le caractère environnemental et ancestral de cette cause, ont permis au bon sens de nous engager communément sur la voie de la raison.

Protégeons la nuit.

Notes:

[1ADEME. (2012). Mise en place d’un nouvel éclairage public à Roncherolles-sur-le-vivier (76) Ee 44, 1.

[2ANPCEN. (2008). Dossier sur la pollution lumineuse, 1.

[3Bonavitacola, M. (2006, mars). Évaluation et surveillance des sites, études d’impact. Communication présentée au Parc Naturel Régional du Plateau des Millevaches.

[4Astrolab du Parc National du Mont-Mégantic. (2013). Un problème d’envergure mondiale. Repéré à http://www.astrolab-parc-national-m...

[5Laveder, L. (2002). Une loi tchèque contre la pollution lumineuse. Repéré à http://www.cidehom.com/astronomie.p....

[6Disano Illuminazione. (2013). UNI10819 Prescriptions pour la limitation de la dispersion vers le haut du flux lumineux. Repéré à http://www.disano.it/GetPage.pub_do...

[7Robitaille, M. (2007, mars). Un ciel pur au nord du Chili ! Repéré à http://www.sciencepresse.qc.ca/actu...

[8Astrolab du Parc National du Mont-Mégantic. (2013). Un problème d’envergure mondiale. Repéré à http://www.astrolab-parc-national-m...

[9Réserve de Biosphère La Palma, Instituto de Astrofisica de Canarias, Gouvernement des Iles Canaries, Ministère espagnol de l’Environnement, UNESCO programme MAB. (2007, avril). Starlight, déclaration sur la défense du ciel nocturne et le droit à la lumière des étoiles (Déclaration de La Palma). Document présenté à la Conférence pour la Défense de la Qualité du Ciel Nocturne et le Droit d’Observer les Étoiles, à La Palma, Iles Canaries, Espagne (2007). Repéré à http://www.starlight2007.net/pdf/St...

[10Legris, C. (2007). Réserve internationale de ciel étoilé du Mont-Mégantic. Repéré à http://www.ameriquefrancaise.org/fr...

[11Granier, H. (2012) Comment prendre en compte la pollution lumineuse dans l’identification des continuités écologiques. Application au territoire du Parc Naturel régional des Causses du Quercy. M2 Professionnel Espaces et Millieux 2011 2012, p 13.

[12Granier, H. (2012) Comment prendre en compte la pollution lumineuse dans l’identification des continuités écologiques. Application au territoire du Parc Naturel régional des Causses du Quercy. M2 Professionnel Espaces et Millieux 2011 2012, p135

[13La Dépêche du Midi, (2013, février). Beauregard. La commune labellisée pour son ciel étoilé. Repéré à http://www.ladepeche.fr/article/201...

[14(2012, septembre). Des racines et des Ailes - Astronomie dans le Lot. Repéré à http://www.youtube.com/watch?v=p3hr...

[15Sieradzy, A. (2012, juin). La Nouvelle-Zélande récompensée pour son ciel étoilé. Repéré à http://www.bioaddict.fr/article/la-...

Photos / Vidéos

Nos partenaires

Voir également